poème en prose, d'après un roman de Zola.
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Le soleil inonde les prairies, les vergers, les parterres de fleurs, et la face miroitante des rus. Sous la caresse chaleureuse de ses rayons, les fleurs d'orangers, ces angelots laiteux, exhalent discrètement leurs fluides effluves, visions parfumées du Shalimar indien. Cette haleine sucrée susurre ses sciures flavescentes aux oreilles des saules. Ailleurs, la bise bâille ; elle pantèle, elle halète, et ses flûtes font valser les sveltes joncs, dérobent aux noyers leurs coques cervelées, plissent le front des étangs dont les rides, rondes et ondulantes, réfléchissent l'éclat du jour. Elles font danser des lumières informes sur les plafonds feuillus de la forêt, comme le clair de terre révèle, le soir venu, les plaines argentées et rocailleuses de la lune. A ce ballet de lumières, s'ajoute le concerto des serins, dont les sopranes récitatifs se mêlent au clapotis des ruisseaux. Voyez comme se transforme le Paradou, chaos de ronces et de roseraies, en berceau de branches et de fleurs . Le berceau végétal d'un amour naissant.
Car deux enfants s'aiment, dans l'alcôve d'une clairière. Imaginez que la futaie touffue dérobe jalousement leurs chairs aux regards flâneurs des nuages. Les troncs graciles des boulots surplombent leurs corps alanguis en une voûte gothique ; et les saules pleureurs -qui, pour une fois, sourient- cernent le lit de roses de leur chevelure vaporeuse. Derrière la gaze des branches souples, sous l'épaisseur couetteuse des lierres, dans la clarté de l'astre pérenne, au milieu des glaives sanglants des glaïeuls, ils s'aiment. Regardez-les, comme ils savourent le miel de leurs baisers ! Écoutez leurs souffles, comme ils désirent ! Sentez, comme ils ont tout oublié ! Oubliés, les pleurs des mendiants ; oubliés, les relents méphitiques de la rue ; oubliés, le visage du Diable et la peur de l'Hadès ; oublié, le clic mécanique des horloges ; oubliés les peurs ; oublié, l'autel ; oubliée la honte ; oubliés ! oubliés ! Plaisirs éthérés. Délices intemporels. Secrète pâmoison.
Les pétales immaculés des roses boivent avidement leur sueur magnifique, produit des mouvements de leurs corps autrefois si pudiques, devenus compatibles par la réciprocité du désir. Tout autour d'eux leur crie "Aimez-vous !" : les abeilles, les cris des oiseaux, les frémissements de l'herbe, les lumières du jour, les ombres branlantes, les mouvements des nuages, les parfums capiteux des roses ; tout, jusqu'aux moindres poussières. Et ils obéissent ! De ses lèvres brûlantes, Serge émiette de petits baisers sur les seins blancs d'Albine, semblant y lire une autre Bible. Elle griffe son échine, mord ses lobes, dévore son regard. De son âme, il est le capteur ; de son c½ur, elle est la divinité. Leurs génomes se confondent et leurs deux corps, entremêlés, s'anamorphosent. Il sent la fraîcheur de son haleine, qui court le long de son cou, pour mourir sur les vaux imberbes de son buste. Elle gémit comme une enfant, les yeux embués de larmes. Il l'embrasse et s'embrase. Elle agrippe une racine de ses doigts tremblants. Il ferme les yeux. Elle soupire.
Le Paradou cesse de bruire, et les deux enfants s'endorment. Nature, protège ce précieux sommeil, cet épilogue chimérique où se prolongent les voluptés de l'amour ; abrite ces amants encore un instant dans les ombres de ta chambre bucolique ; préserve les des ronces de la vie et des larmes qui leur sont destinées. Car demain, au réveil, Albine demandera à Serge s'il l'aime. « M'aimes-tu ? » soufflera-t-elle, cachée dans un buisson. Mais il ne répondra pas. Et disparaîtra dans le trou d'un mur de pierre. Sourd aux cris de sa blanche Albine, il marchera vers sa froide Église, laissant derrière lui le souvenir de ce bonheur honteux, ce plaisir effroyable, cet orgasmique péché.